À propos de…

L’imprimé “populaire” et les modes de lecture en Afrique francophone est un projet financé par le fonds de recherche du Arts and Humanities Research Council (AHRC) consacré aux défis globaux. Ce projet est mené par Ruth Bush (Université de Bristol) et Claire Ducournau  (Université Paul-Valéry Montpellier 3). Il vise à élargir le champ des recherches menées sur les textes “populaires” en Afrique francophone et à rendre plus visible le patrimoine de l’imprimé produit au Sénégal, à travers un projet pilote de numérisation, des expositions (l’une à Dakar, l’autre à Bristol), et des rencontres universitaires. Pour davantage de détails sur l’appel à propositions original, cliquez ici.

Depuis la littérature vendue sur le marché d’Onitsha au Nigéria jusqu’à de récentes revues en ligne ou sur papier comme Chimurenga en Afrique du Sud, Bakwa au Cameroun, ou Kwani ? au Kenya, les cultures populaires écrites en Afrique ont été principalement étudiées dans la partie anglophone du continent. Ces recherches ont mis en lumière l’ancrage social des usages quotidiens de l’imprimé, l’émergence de nouveaux genres, et les types d’autorité discursive ou visuelle qui se déploient dans l’imprimé dit populaire. De récentes recherches sur la production littéraire dans la partie francophone du continent se sont concentrées sur les inégalités qui façonnent le marché éditorial mondial ou sur la production d’un canon littéraire de langue française. Ce projet s’intéresse à des magazines populaires créés à partir des années 1950 et explore leurs significations pour comprendre les manières de lire dans l’hémisphère Sud, jusqu’aux périodes contemporaine et future. Comment ces pratiques d’écriture et de lecture peuvent-elles s’articuler au paradigme épistémique du développement ? Résistent-elles à ce modèle d’interprétation de quelque manière que ce soit ? Une compréhension plus fine des modes de réception culturelle ne peut-elle pas nuancer les inégalités sur lesquelles repose la production du savoir à l’ère postcoloniale (y compris au niveau des infrastructures nécessaires à cette production de savoir) ?

L’objet central de la recherche est constitué par trois magazines diffusés en Afrique francophone et dans la diaspora africaine : Bingo, La Vie Africaine, et Awa : la revue de la femme noire. Le corpus que représentent ces magazines a été négligé du fait de difficultés d’accès, ce qui a pu conduire à des représentations partielles et limitées des modes de réception culturelle dans l’Afrique francophone du xxe et du xxie siècles. Or ces magazines apparaissent comme des véhicules pour des circulations culturelles à travers différentes régions, entre les milieux urbains et ruraux, mais aussi par-delà les frontières nationales. Ils suscitent des modes d’identification au niveau individuel et collectif ; ils redéfinissent les notions de travail et de loisir, les représentations usuelles de la littérature (presque tous les fondateurs de ces publications ont publié des textes littéraires), et de la solidarité politique (particulièrement dans le contexte de la Guerre Froide) ; ils font activement éclore de nouvelle aspirations. La présence active de femmes écrivaines et lectrices dans ces magazines est particulièrement révélatrice, en lien avec des réseaux de productrices culturelles qui précèdent ce que la critique a l’habitude de considérer comme la ‘première génération’ d’écrivaines africaines. Sous leur forme numérique, ces magazines constitueront de riches archives disponibles pour les spécialistes d’études culturelles, d’histoire, de science politique, de sociologie ou d’anthropologie travaillant sur cette partie du monde.

À travers la collaboration avec différentes partenaires situés au Royaume-Uni, en France, et au Sénégal, le projet voudrait favoriser la reconnaissance publique et savante de matériaux textuels peu canoniques en Afrique francophone et d’innovations écrites locales à partir des années 1950. Ce travail s’inscrit dans la lignée de renouvellements récents des recherches menées à la croisée des humanités et des sciences sociales, concernant l’interprétation et la préservation des productions culturelles de l’hémisphère sud, la matérialité des récits locaux et nationaux à partir des indépendances, et les recompositions de l’espace public à l’ère du numérique et d’une intense mobilité transnationale.